PERSPECTIVES POLITIQUE ET SYNDICALE
Par: José Gómez Cerda
Secrétaire Général FEMTAA
Coordinator ACMOTI
Belgique, mai 2003
La guerre contre l’Irak est actuellement à un stade militaire qui va nécessairement susciter des positions politiques et syndicales diverses à l’échelle internationale. Nous devons donc définir notre diagnostic et notre interprétation dans la perspective d’une nouvelle donne géopolitique, économique et syndicale.
Les pays attaquants (les États-Unis et le Royaume Uni, avec le soutien de l’Espagne et d’autres pays) estiment que l’Organisation des Nations unies doit devenir une sorte d’organisation non gouvernementale (ONG) se consacrant aux problèmes humanitaires, à la recherche et la distribution d’aliments et de médicaments et aux tâches de reconstruction. Quant à ces pays, ils s’occuperaient des questions militaires, économiques et politiques.
La faiblesse de l’ONU et ses grandes contradictions internes, ainsi que la position unilatérale et souveraine des États-Unis ont créé un conflit international qui restera longtemps d’actualité, avec des répercussions politiques, économiques et syndicales.
Historiquement, les
guerres ont toujours produit de profonds changements dans les structures
économiques, lesquels se reflètent sur la scène politique, causant de sérieux
bouleversements syndicaux.
LA Ière GUERRE MONDIALE
La conséquence de la 1ère Guerre mondiale a été d’en finir avec la suprématie du Royaume Uni sur l’économie. Les Etats-Unis sont ainsi devenus la première puissance économique mondiale. La donne syndicale internationale a elle aussi profondément changé, avec l’apparition de nouvelles forces idéologiques —le socialisme scientifique et le socialisme démocratique en tête— qui ont déplacé d’autres courants. De nouvelles tendances sont aussi apparues dans le monde du travail, comme le syndicalisme chrétien, l’internationale syndicale rouge, le syndicalisme social-démocrate. C’est aussi à l’époque qu’est créée l’Organisation internationale du travail (OIT).
LA IIème GUERRE MONDIALE
La 2ème Guerre mondiale a entraîné la faillite économique du Japon, de l’Allemagne et d’autres puissances. Les États-Unis ont aussi raffermi leur position de puissance économique.
Sur le plan politique, l’Internationale socialiste se renforce, ainsi que l’Internationale communiste. La Démocratie chrétienne apparaît également sur la scène internationale.
Sur le plan syndical, la Fédération Syndicale Mondiale (FSM) est créée. Aux États-Unis, l’AFL fusionne avec la CIO. Le syndicalisme chrétien se réorganise.
Avec la mise en œuvre du Plan Marshall de reconstruction de l’Europe, l’Union Soviétique se sépare des États-Unis et des alliés, après s’être unis dans la lutte contre le nazisme d’Hitler en Allemagne et le fascisme de Mussolini en Italie. Cette séparation politique a des répercussions dans le monde syndical, avec la division de la FSM et la création de la Confédération internationale de syndicats libres (CISL). Le syndicalisme chrétien perd ainsi beaucoup d’organisations, notamment en Allemagne, en Italie et dans d’autres pays de l’Europe de l’Est —des organisations qu’il ne récupérera jamais.
LA GUERRE CONTRE L’IRAK
Pour les peuples du Proche-Orient, l’invasion de l’Irak fait partie d’une guerre que les chrétiens et les juifs mènent contre les musulmans et les arabes. La position d’Israël contre le peuple de Palestine est ainsi mise en rapport avec les attaques des États-Unis et de la Grande Bretagne (avec le soutien de l’Espagne et d’autres alliés) contre l’Irak, ainsi qu’avec les menaces contre d’autres pays qualifiés d’ « Axe du Mal », formulées par Georges W. Bush, dans le cadre de sa politique « souveraine » de guerres préventives.
Malgré la position mondialement connue du Pape Jean Paul II et de toute l’Église catholique contre la guerre en Irak, les musulmans et les arabes affirment ne pas connaître la différence entre catholiques et protestants et se demandent si les catholiques sont l’Espagne et l’Italie. Tout comme en Occident nous ne pouvons distinguer musulmans, perses et arabes, ils mettent tous les chrétiens dans le même sac, avec les juifs, qu’ils accusent d’envahisseurs.
La confrontation militaire et économique menée depuis l’Occident a pour but de mettre la main sur les richesses pétrolières. Or, l’occupation militaire d’une zone stratégique ne peut qu’accélérer la confrontation idéologique, politique, voire religieuse, entre des croyances différentes. Et ce, pour de nombreuses années.
Depuis les événements du 11 septembre 2001, les États-Unis ont effectué des démonstrations de leur force militaire en Europe occidentale, au Moyen-Orient, en Asie centrale, mais surtout au Proche-Orient, s’assurant de nouveaux accès militaires au Kirghizstan, en Ouzbékistan, en Afghanistan, au Pakistan, en Hongrie, en Roumanie, en Bulgarie, et finalement quatre éventuels postes avancés en Irak. Tout ceci en plus des bases déjà existantes en Turquie, au Koweït, au Bahreïn, au Qatar, aux Émirats arabes unis, en Arabie saoudite et à Oman. Ces évolutions ont changé la donne géopolitique en Europe de l’Est et en Asie centrale, avec une nouvelle force américaine dans une zone stratégique de la planète.
L’ÉCONOMIE
Une fois le conflit armé terminé en Irak, s’ouvre maintenant la confrontation économique.
Le Pentagone distribue le butin de la guerre, à savoir le pétrole irakien : 60% pour les Américains, 30% pour les Britanniques, 5% pour les Espagnols et les Italiens, et 5% pour les Polonais, les Australiens et les Turcs. La Russie et la France se retrouvent écartées, alors que ces pays avaient des intérêts en Irak de l’ordre de 40 milliards d’euros.
Les changements économiques à l’échelle internationale auront d’énormes coûts sociaux, dans un ordre établi où la croissance économique ne bénéficie qu’à une minorité.
Le piètre développement technologique dans les pays pauvres limite leur compétitivité sur le marché international, ce qui fait baisser les niveaux d’emploi et, partant, les taux de syndicalisation. Quant au chômage, il augmente à tous les niveaux.
Il ne fait aucun doute que le développement économique est incertain.
Et si la guerre est la réponse, alors quelle est la question?
LA POLITIQUE
LES PAYS RICHES: Les 1er et 2 juin 2003, à Évian,France, se tiendra la prochaine réunion du groupe des huit pays les plus puissants du monde.
Le Sommet d’Évian a lieu dans une conjoncture marquée par les divisions au sein du G8 sur la question de l’invasion et l’occupation de l’Irak.
On le sait, la France et la Russie se sont opposées à la guerre de Bush et se sont vues exclure de la répartition du gâteau pétrolier irakien. La présence de Georges Bush à Évian est un sujet qui échauffe les esprits au sein du mouvement européen anti-guerre pour qui le Sommet d’Évian justifie la poursuite des mobilisations.
L’Internationale socialiste, dont le siège est en Grande Bretagne et le principal dirigeant est un Britannique, va devoir discuter de la situation. On sait que le parti travailliste britannique est un des grands partis membres de l’Internationale socialiste.
La position des socialistes anglais est de soutenir l’invasion de l’Irak, mais les socialistes d’Allemagne (parti social-démocrate allemand), de France (PS), d’Espagne (Parti socialiste ouvrier espagnol, PSOE), d’Italie et d’autres pays ont une position contraire.
Par ailleurs, les partis politiques américains (Démocrates et Républicains) n’ont ni force ni influence au sein des internationales politiques comme ils l’ont dans leur pays.
Au sein de l’Internationale socialiste, on peut s’attendre à une forte confrontation. Il est possible qu’elle en ressorte plus unie et que les hommes politiques nord-américains interviennent, mais une rupture ou une division interne est plus probable.
Un scénario similaire est à prévoir dans le cas de l’Internationale de centre droite (ex-Internationale démocrate-chrétienne) avec le Pari populaire espagnol qui a soutenu l’intervention militaire contre l’Irak. Cette Internationale rassemble aussi des partis français (qui se sont fermement opposés), allemands, belges et autres, dont la position a été différente de celle des Espagnols. Un nouveau regroupement est possible, ou alors une nouvelle division.
Quoi qu’il en soit, des bouleversements sont à prévoir tant au sein de l’Internationale socialiste que dans l’Internationale de centre droite, produisant soit un renforcement de l’unité, soit des divisions. La situation, en tout cas, va grandement changer.
LE SYNDICALISME
Il existe actuellement quatre grands blocs syndicaux, à savoir :
1. La Confédération internationale de syndicats libres (CISL), principale organisation.
2. La Confédération européenne de syndicats (CES), qui réunit les principales organisations syndicales d’Europe dans un processus d’unité pluraliste.
3. Le TUAC, expression syndicale au sein de l’organisation des pays industrialisés (OCDE).
4. La Confédération mondiale du travail (CMT).
Les trois premiers blocs sont dirigés par des syndicalistes britanniques et, dans la CISL et le TUAC, l’AFL-CIO américaine a beaucoup d’influence.
À la prochaine réunion de la CISL, dirigée par un Britannique Guy Ryder et les Américains (dont les pays ont envahi l’Irak), ces derniers seront confrontés aux positions des Allemands, Français, Espagnols, Italiens et autres organisations puissantes qui ont publiquement rejeté la guerre en Irak.
Après la 2ème Guerre mondiale, les syndicalismes britanniques et américains avaient suivi la même ligne que leurs gouvernements. Nous verrons maintenant si l’Histoire se répète et si les syndicalistes britanniques et américains soutiennent la politique de leurs gouvernements respectifs.
Le prochain Congrès de la CES, qui aura lieu dans quelques semaines, élira un Britannique à sa tête. Or, nombreuses sont les organisations européennes qui ne partagent pas la position de l’actuel président du TUC britannique.
Des fédérations professionnelles pluralistes d’Europe appliquent des accords statutaires et organisent des Congrès pour obliger tous les courants idéologiques à s’affilier aux mêmes fédérations professionnelles mondiales auxquelles elles sont en majorité affiliées. C’est le cas de la Fédération européenne de l’agriculture, l’alimentation, l’hôtellerie et connexes, qui veut obliger les fédérations européennes de la FEMTAA-CMT à s’affilier à l’UITA-CISL, dirigée elle aussi par un Britannique.
Imposer une affiliation mondiale revient à violer les principes de la liberté syndicale et les conventions de l’OIT. C’est une contradiction du principe du pluralisme qui a été a la base de l’unité organisationnelle de la CES et des fédérations professionnelles européennes.
Dans l’histoire du syndicalisme, tous les processus d’unité imposés ont échoué.
Au sein du TUAC, il n’y a pas beaucoup de problèmes, car c’est une organisation
qui se charge surtout de la concertation entre les syndicats et les
multinationales.
Au sein de la CMT, ni les Britanniques ni les Américains n’ont d’influence.
Il y a aussi la tendance syndicale actuelle de créer un ·Global Union, un syndicat mondial unique, en réponse à la globalisation économique. Mais après la guerre en Irak, de nombreux syndicats se demandent ce qui se passerait avec un syndicalisme unique, dirigé par les Américains et les Britanniques…
Le panorama syndical va connaître un sort similaire à celui du mouvement politique international : soit il en sortira renforcé, soit nous sommes à la veille d’une grande division syndicale internationale.
CONCLUSION
L’avenir économique, politique et syndical du monde va changer : soit un grand regroupement général et mondial, soit une remise en question à tous les niveaux. Espérons que les prochains événements dans les divers organismes internationaux ne soient pas aussi graves que ce que l’on peut prévoir. L’Histoire de l’humanité a toutefois montré qu’après les guerres, les économies, les partis politiques et le syndicalisme soit se détériorent, soit se renforcent.
L’unité syndicale doit être le fruit du libre arbitre des travailleurs; toute unité imposée viole les principes fondamentaux de la liberté syndicale. L’unité ne peut être imposée depuis l’extérieur, ni à coups de projets financiers. Elle ne peut non plus être décrétée par la volonté des gouvernants, des politiques ou des employeurs. Elle appartient à la volonté souveraine des travailleurs.
Seules l’intelligence, la raison et la sagesse idéologique peuvent transformer ces processus en liberté, démocratie, unité et justice sociale, afin d’atteindre le Bien commun. La paix permet les transformations sociales, alors que la guerre ne génère que des divisions.
José Gómez Cerda