LE SYNDICALISME DANS LE SECTEUR

 AGRICOLE

José Gómez Cerda

Secrétaire General Adjunto de FELTRA

Coordinator ACMOTI

 Dans le secteur agricole, le taux de syndicalisation est très bas, même en comparaison avec d’autres secteurs d’activités. Les raisons principales en sont les limitations des lois du travail, qui souvent discriminent le secteur rural par rapport au secteur agricole. Dans les plus gros pays agricoles, tels que la Chine et l’Inde, les taux de syndicalisation agricole sont également très bas.

 Dans beaucoup de pays, les dirigeants syndicaux sont licenciés, persécutés, emprisonnés, voire assassinés pour leurs activités syndicales.

 Pourtant, les conventions de l’OIT, y compris la Convention 110, établissent des normes claires en matière de liberté syndicale :

« Les organisations de travailleurs… ont le droit de constituer des fédérations et des confédérations ainsi que celui de s'y affilier, et toute organisation, fédération ou confédération a le droit de s'affilier à des organisations internationales de travailleurs … »

 Mais beaucoup de gouvernements et de sociétés multinationales continuent d’interdire l’organisation syndicale des travailleurs agricoles, en violation flagrante des accords internationaux.

 Examinons quelques cas de violations des droits humains et syndicaux dans diverses régions du monde, survenues en 1999.

 MADAGASGAR

L’expulsion des paysans de leurs terres est généralisée, tant de la part des autorités au pouvoir que de la part des investisseurs étrangers.

 À Soavinandriana, dans la province d’Antananarive, un terrain de quelque 200 hectares a été confisqué de force par un ex-ministre du régime actuel qui a abusé de son pouvoir pour obtenir frauduleusement le titre de propriété.

 À Ambalavao, dans la province de Fianarantsoa, des investisseurs indo-pakistanais ont expulsé les paysans qui cultivaient un terrain de 72 hectares depuis des années.

 La situation s’aggrave de jour en jour dans l’industrie de la vanille à Sambava et à Antalaha. Les travailleurs agricoles doivent s’armer pour se protéger de la violence sur leur lieu de travail. Actuellement, l’usage d’OGM par la Grande Bretagne menace de détruire le secteur de la vanille de Madagascar, de laquelle des milliers de paysans vivent.

 Dans le secteur du tabac, les agriculteurs ne peuvent vendre leurs produits qu’à l’Office malgache du tabac (OFMATA), qui achète à des prix dérisoires.

 La Fédération de Travailleurs Malgaches (FEKRITAMA) a créé un syndicat à Ambalavao pour collecter et commercialiser elle-même le tabac de ses membres auprès des entreprises de manufacture. Les résultats étaient excellents jusqu’en juin 1999, lorsque la police est venue confisquer les produits et les remettre à l’OFMATA. Le cas est actuellement traité par les tribunaux et a suscité une mobilisation générale des paysans de toute la région.

                                                                

 INDONÉSIE

Le 14 décembre 1999, le camarade Kasper Sibuea, président du Syndicat du secteur forêts et agriculture de la SBSI a été détenu et incarcéré, à Riau, au nord de Sumatra. Il était accusé de fomenter une grève pour réclamer de l’entreprise PT RIAU ANDALAN PULP AND PAPER (RAPP) qu’elle respecte les normes du travail.

 Le 26 janvier 2000, à Belawan (nord de Sumatra), le pêcheur Yaha de Gadung Karga Agung a été arrêté par les forces de la sécurité d’État (la KP3) et incarcéré. Il a été torturé et les autorités ont refusé de lui accorder l’assistance d’un avocat pour sa défense.

 GUATEMALA

L’ampleur de la lutte paysanne a suscité une mobilisation par la Centrale générale de travailleurs du Guatemala (CGTG) et la Fédération paysanne et populaire (Fedecampo) de 150 travailleurs agricoles et de leur famille. Ces travailleurs avaient été licenciés sur la côte sud du pays et ont décidé, le 16 avril 1999, d’entamer une marche depuis leur village de Cocales (département de Suchitepequez) vers la ville de Guatemala, où ils s’arrêteraient sur la Place de la Constitution face au Palais nationale. Ils retournèrent le 26 avril en menaçant de revenir si aucune réponse satisfaisante n’était donnée à leurs revendications, à savoir, leur réintégration au travail, quatre ans après avoir été injustement licenciés.

 Malgré l’ordre favorable du juge du travail obligeant le patron à réintégrer les travailleurs à leur poste, rien n’a bougé et personne, aucun tribunal, ni la police ni le gouvernement, ne réagissent pour faire respecter la sentence.

 En outre, aucune autre exploitation agricole ne veut engager ces travailleurs : ils figurent sur une liste noire, faussement accusés de subversion et de guérilla. Pendant toute la marche, ils ont d’ailleurs été intimidés et menacés par des gens armés qui suivaient leur parcours.

 LE SYNDICALISME AGRICOLE

Même si le syndicalisme acquiert peu à peu sa maturité, vu les graves problèmes auxquels sont confrontés les travailleurs ruraux, le succès consiste à éveiller la conscience de la majorité et démontrer que le syndicalisme est bel et bien un moteur de développement humain. Par ailleurs, il importe aussi de surmonter des obstacles tels que la culture, le manque de communication, l’analphabétisme et le chômage.

                                                  

 MANIFESTE DES PAYSANS DU TIERS-MONDE  

Nous, travailleurs paysans de l’Afrique, de l’Amérique latine, de l’Asie et de l’Europe de l’Est, organisés en syndicats, nous déclarons :

 Après une analyse profonde de la réalité des travailleurs paysans du Tiers-Monde, un diagnostic clair et une interprétation de cette réalité, nous avons constaté ce qui suit :

 1) Le Mouvement des travailleurs et en particulier les paysans souffrent et sont les victimes de l’exploitation et de l’exclusion, conséquences des politiques néolibérales appliquées par la plupart de nos gouvernements ; nous constatons que, dans les pays du Tiers-Monde, il existe des terres en suffisance pour produire les aliments dont nous avons besoin mais elles sont distribuées de manière injuste et concentrées aux mains d’une minorité, en général de grands propriétaires terriens et de sociétés agro-industrielles, agro-financières et agro-commerciales affiliées aux grandes transnationales.

 2) En contraste, des millions de familles paysannes n’ont aucun accès à la terre, cette ressource naturelle fondamentale et facteur essentiel de production pour le développement économique, social et culturel de nos peuples.

 3) En conséquence de cette exploitation, de l’exclusion et de la concentration de la terre aux mains d’une minorité, plus de la moitié des familles paysannes vivent dans la pauvreté, souffrent de la faim et connaissent la pénurie des services publics les plus élémentaires.

 4) Vu cette situation de faim et de misère à laquelle sont soumises des millions de familles agricoles en conséquence de ce capitalisme sauvage, nous constatons que les grands facteurs de pouvoir, à savoir les États-Unis et l’Europe, ont défini suffisamment à l’avance leurs politiques agricoles, alors que nos gouvernements continuent dans l’incertitude en matière de politique agricole commune au Tiers-Monde, ce qui touche négativement la production, le commerce et l’exportation des produits agricoles et dont les secteurs les plus pauvres de la société souffriront les conséquences néfastes.

 5) Nous constatons qu’à la suite de l’application pure et dure de la politique néolibérale, les tentatives de réforme agraire appliquées dans les pays du Tiers-Monde ont été étouffées dans l’œuf, alors que l’on privilégie l’importation tous azimuts de produits alimentaires, le libre-échange de la terre, d’où la perte de marchés pour nos produits, la fixation de tarifs et de quotas à nos exportations et l’obligation de nos agriculteurs de se limiter à des productions non compétitives ou intéressantes pour les pays riches.

 6) Nous constatons également les conditions inhumaines auxquelles sont soumises, dans nos propres pays, les communautés indigènes, auxquelles nos gouvernements chantent, en toute hypocrisie, de fausses louanges et que les ONG manipulent sans vergogne, les prenant pour des instruments qui favorisent leurs propres intérêts économiques et politiques.

 7) Nous constatons que les sociétés multinationales utilisent chez nous la science et la technologie en réponse à leur soif lucrative, qui détruisent l’environnement et la biodiversité, provoquent la désertification et l’appauvrissement des sols des pays les plus pauvres et contaminent les eaux, polluent l’air et éliminent la flore et la faune , à cause d’un usage exagéré d’insecticides, fongicides et autres produits agrochimiques néfastes à la santé humaine, une évolution dont l’expression la plus récente est la manipulation génétique (OGM) avec des expériences sur les êtres humains, les animaux et les plantes, dont les conséquences sont imprévisibles.

 Face à cette situation, les travailleurs paysans DÉCIDENT DE :

 UN : De réaffirmer leur engagement contre, et leur REJET TOTAL du néolibéralisme et de son expression de capitalisme sauvage, ainsi que du processus de MONDIALISATION, car ce sont là les principales causes de la pauvreté, de la faim et de la misère dont souffrent nos peuples.

 DEUX : D’exiger la sécurité alimentaire, en insistant sur l’autonomie de production d’aliments dans nos propres pays.

 TROIS : De revendiquer un processus de réforme agraire intégrale qui distribue les terres de manière équitable, avec des garanties pour qui les travaillent, y compris les communautés indigènes qui en sont les détenteurs et les occupants ancestraux, ainsi que les femmes et les jeunes, à qui devraient être accordés un financement opportun et suffisant, une assistance technique et une aide à la commercialisation des récoltes.

 QUATRE : D’exiger aux gouvernements qu’ils définissent des politiques agricoles défendant les intérêts des petits producteurs et des travailleurs paysans face aux pouvoirs internationaux et aux sociétés multinationales dont les politiques excluent du jeu de la concurrence les produits agricoles offerts sur nos marchés et traditionnellement exportables.

 CINQ : De lancer un appel à nos communautés indigènes et aux ethnies formant la mosaïque culturelle de nos pays pour qu’elles rejettent catégoriquement toute manipulation et exigent des gouvernements qu’ils appliquent les conventions internationales les protégeant.

 SIX : De proposer l’unité d’action avec des organisations de défense de l’environnement, des organisations religieuses et sociales, ainsi qu’avec des institutions publiques et privées, afin de créer un front commun de lutte pour la défense de la vie, la nature et l’environnement, en commençant par dénoncer, comme une atteinte à l’humanité et à l’éthique, l’attitude des sociétés transnationales et l’introduction d’organismes génétiquement modifiés (OGM) qui détruisent la santé humaine, les animaux, les plantes et l’environnement.

 FINALEMENT, à la lumière de ces revendications, nous lançons un appel à toutes les organisations de travailleurs, de citoyens, les coopératives agricoles et d’autres expressions organisationnelles populaires de la société civile organisée, dans chacun de nos pays, à se ressourcer, à se restructurer et à se regrouper afin d’être en mesure de défendre activement et plus clairement les intérêts des travailleurs paysans, guidés d’une éthique où prime par-dessus tout le respect le plus grand pour la dignité de la personne humaine.

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ASSASSINATS DE DIRIGEANTS SYNDICAUX:

Dans son article 3, la Déclaration universelle des Droits de l’Homme dit textuellement que « Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sécurité de sa personne ».

Le droit à la vie est essentiel. Mais dans le secteur agricole, les violations des droits de l’homme sont monnaie courante, ainsi que les assassinats.

Les guerres, les guérillas, la violence et les atteintes aux droits ont lieu pour la plupart à la campagne. Parfois, on n’en parle pas, elles ne font pas les gros titres, comme lorsqu’elles ont lieu dans les centres urbains et dans les grandes villes industrialisées.

Voici quelques exemples actuels.

CHICO MENDES

Le syndicaliste brésilien Chico Mendes a été assassiné par deux tueurs à gages. Telle était la réponse des grands propriétaires terriens du Brésil à la lutte de Chico pour la défense de la forêt amazonienne et de ses habitants.

Le projet de réserves d’extraction, modèle de gestion durable et de conservation de l’Amazonie, promettait mettre un frein aux coupes massives, aux incendies provoqués et à la spéculation des prix de la terre par la puissante classe des propriétaires terriens.

Un an après le meurtre de Chico Mendes, un décret-loi a été signé par lequel était créée la figure de Réserve d’extraction, en tant qu’espace territorial particulièrement protégé et destiné à l’exploitation durable des ressources, au bénéfice des populations locales. On créait aussi la Réserve « Chico Mendes ».

Mais son assassinat reste encore impuni ; les meurtriers courent toujours et la violence se poursuit à l’encontre des dirigeants ruraux. Les assassinats de syndicalistes, d’avocats du travail, de missionnaires et d’écologistes restent monnaie courante.

MEUTRE D’UN DIRIGEANT SYNDICAL AU HONDURAS;

Le 28 mai 1998, MEDARDO REYES VARELA, président de l’Organisation de défense et de revendications nationales du Honduras, affiliée à la FÉDÉRATION DES COMITÉS AGROPASTORAUX DIVERSIFIÉS DU HONDURAS (FECADH) et à la Centrale générale de travailleurs (CGT) était assassiné à Tocoa, département de Colon.

Le camarade Medardo Reyes Varela avait dénoncé la multinationale UNITED FRUIT COMPANY pour l’usage excessif d’un pesticide très toxique connu sous le nom de Nemagon.

TCHAD:

Les travailleurs des plantations de coton, au Tchad, ont lancé un appel à la grève en raison du prix trop bas du coton. Immédiatement, ils étaient menacés de mort par les autorités civiles et militaires.

En novembre 1999, dans les villages de Kake et Dekombe, 3 travailleurs éleveurs étaient assassinés, ainsi qu’un travailleur agricole. Les « forces de l’ordre » ont volé divers biens dans les maisons des victimes, ainsi que des graines et 50 bœufs.

VAGUE DE RÉPRESSION CONTRE LES PAYSANS:

Le 23 décembre 1999, au Brésil, les policiers accusés du massacre de 19 paysans dans l’État de Para, en 1996, étaient acquittés. Un tribunal de Belen était chargé du procès de 150 policiers accusés d’avoir ouvert le feu il y a trois ans sur 2 500 paysans membres du Mouvement des sans terre, lors d’une manifestation. Le tribunal a déclaré tous les policiers innocents.

En Colombie, le 19 novembre 1999, 19 paysans furent assassinés dans la municipalité de La Gabarra, portant ainsi à 116 le nombre de paysans colombiens tués dans les mois précédents, rien que dans les zones de La Gabarra, Tibu et Cucuta, municipalités du département de Santander.

Le secteur agricole est le plus touché par les guerres civiles, les famines et les violences militaires et paramilitaires.

MEUTRES DE DIRIGEANTS SYNDICAUX EN COLOMBIE:

La Fédération mondiale de travailleurs de l’agriculture, l’alimentation, l’hôtellerie et connexes (FELTRA) a élevé ses plus énergiques protestations contre l’assassinat du dirigeant syndical Cesar Herrera Trorreglosa, Secrétaire général du syndicat de travailleurs agricoles (SINTRAINAGRO), dans la localité du syndicat, à Cienada, capitale de Madgalena, en Colobmie.

Ce meurtre a lieu alors que le syndicat se préparait à négocier avec les multinationales Del Monte et Chiquita.

Quelques jours auparavant, les principales organisations syndicales colombiennes (CGTD, CUT, CTC et CPC) avaient signé un accord avec les organisations patronales intitulé « POUR LA PAIX ET CONTRE LA VIOLENCE EN COLOMBIE ». Un appel était ainsi lancé à une trêve pour la Noël et le Nouvel An, face à la vague de violence dont souffre le pays. Ces douze dernières années, près de 3 000 syndicalistes ont été assassinés et la plupart des meurtres sont restés impunis.

Selon des sources diverses, entre 1987 et fin 1999, entre 2 500 et 3 200 syndicalistes ont été tués par les forces paramilitaires, souvent avec la complicité de l’armée régulière. La plupart des meurtres ont eu lieu dans des zones rurales et agricoles.

Une telle situation a poussé l’Organisation internationale du travail (OIT) à décider de l’envoi d’une mission de contact direct, afin de mener une enquête sur les violations des droits humains et syndicaux en Colombie. Il s’agit d’un accord conclu entre le gouvernement et les syndicats colombiens, parallèlement au Conseil d’administration de l’OIT en novembre 1999 à Genève.

La décision du Conseil d’administration de l’OIT d’envoyer une Mission d’enquête reste en suspens, après avoir été demandée sur la base de l’article 26 de la constitution de l’OIT. La mise en œuvre de cette Mission dépendra du rapport de la Mission de contact direct, qui sera émis lors du Conseil d’administration de juin 2000.

José Gómez Cerda

jose.gomezc@verizon.net.do

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